Ciné Live : La pièce a conviction que constitue Hostel est accablante... Vous plaisez coupable?
Eli Roth : Oui, mais j'ai plusieurs complices. Quentin Tarrantino d'abord. C'est lui qui m'a encouragé à écrire le scénario de Hostel. je lui avait parlé de mon idée de jeter deux routards américains dans l'enfer d'une véritable usine a meurtres, et il m'a convaincu de mettre mes autres projets en veilleuse pour m'y consacrer pleinement. Au départ, je n'avais pas une fiction a l'esprit, mais un documentaire que m'a inspiré Harry Knowles, un ami animateur du site Aintitcoolnews. Nous discutions des trucs les plus atroces qui circulaient sur Internet lorsqu'il m'a avoué être tombé sur un site particulièrement abominable. Basé en Thaîlande, il proposait, moyennant dix mille dollars, l'execution par balle d'un être humain. Un truc de tordu et, paraît-il parfaitement légal là-bas où la victime reste sonsentante. Le comble du cynisme était que le site présentait les tueurs en puissance comme des bienfaiteurs de l'humanité. Comme des gens qui rendaient service en permettant a leur victimes de subvenir au besoin de leur famille ! J'ai pensé a réaliser un documentaire sur le sujet, une perspective que j'ai abandonnée car autant mes collaborateurs que moi risquions notre peau à trop vouloir en savoir sur les activités de l'organisation qui se cachait derrière le site.
Vous avez des circonstances atténuantes ? Vous n'en êtes pas arrivé là par hazard...
J'adore les films d'horreur depuis que je suis gosse. A 9 ans j'ai découvert Alien et ce film m'a à ce point marqué que je me suis presque aussitôt senti une vocation de réalisateur. Massacre a la tronçonneuse m'a également beaucoup impressionné, et exerce d'ailleurs une forte influence sur Hostel, de même que evil dead en avait exercé une sur Cabin fever. Mais plus encore que les films américains du genre, ce sont les asiatiques qui m'ont guidé. Des gens comme Park Chan-wook, Takashi Miike ou Hideo Nakata, avec des films comme Audition, Sympathy for Mr. Vengeance ou Ichi the killer, vus dans des festivals à travers le monde alors que j'assurais la promotion de Cabin fever. Des films fascinants, bien plus dérangeants, créatifs ou audacieux que ceux que l'on produit généralement aux Etats-Unis. Après Cabin fever, les producteurs m'ont proposé d'autres films d'horreur, mais avec tellement de restrictions que je ne pouvais ni tuer le mec sympa, ni le gosse, ni même le chien... Pas question de m'engager dans cette direction, de faire du slasher ordinaire en acceptant des projets comme le remake de Fog ou de La maison de cire que l'ont m'a proposés. Les films d'horreur asiatiques m'ont à ce point mis l'eau a la bouche que j'ai visionné tout ce qui venait du Japon, de Hong Kong et de Corée du Sud et qui me tombait sous la main. D'ailleurs, si Takashi Miike apparaît dans Hostel, ce n'est pas par hazard. Je dois aussi reconnaître que d'autres films, Européens ceux là, m'ont influencé : le britannique The Wicker Man de Robin Hardy, le hollandais L'homme qui voulait savoir de George Sluizer...
Des horreurs, vous en montrez des tas dans Hostel? N'avez-vous pas l'impression d'avoir poussé la complaisance morbide un peu loin ?
Je reconnais que Hostel est très sanglant, mais je ne suis pas un sadique. Regardez bien le film et vous verrez que les images horrifiques n'y sont pas si nombreuses que ça. La plupart du temps, on ne voit pas les tueurs a l'oeuvre, ou du moins pas distinctement. D'ailleurs, selon moi, il ne coule pas une seule goutte de sang dans la scène que j'estime être la plus dure. Celle ou l'homme d'affaires américains raconte, avec jouissance, au dernier survivant des routards, comment il s'y prend pour tuer les victimes que l'Organisation met à sa disposition. Ce ne sont que des mots et des gestes, mais selon moi, ils valent bien des images beaucoup plus explicites. Pour toucher le public, en montrer beaucoup n'est pas toujours une nécessité.
N'empêche que les faits ne témoignent pas en votre faveur. La volonté de choquer semble manifeste.
Choquer ? Non, pas du tout ! Décrocher la réputation du réalisateur le plus choquant ne m'interresse pas. Si cela avait été le cas, la censure américaine aurait taillé dans le film, demandé la suppression de certaines scènes... Bien que Cannibal holocaust compte parmis mes films préférés, je n'ai pas cherché à l'imiter dans sa démarche ! Funny games de Michael Hanecke, voila un film vraiment choquant, qui cherche pas tous les moyens à déranger. Hostel abat d'autres cartes. Celles de l'humour, du Grang-Guignol... D'ailleurs, au titre de l'horreur, plus vous en mettez a l'écran, plus vous prenez le risque d'être ridicule. Je m'en suis rendu compte au montage. Pour avoir le maximum d'impact, il faut apprendre à se modérer. De la violence, j'aurai pu en introduire davantage, mais j'en voyais pas l'intérêt.
Avez-vous conscience que vous portez la responsabilité de donner goût a la violence à vos spectateurs ?
Au contraire, Hostel montre que la torture et le meurtre sont des actes abominables, qu'ils n'ont rien de virtuel, de commun avec le jeu vidéo. De toute manières, les amateurs de cinéma d'horreur veulent surtout qu'on leur raconte une histoire. Ils savent et veulent que la comédienne se reléve après la prise. Personne ne veut voir de la vrai violence, du snuff, à l'exception de quelques malades. D'ailleurs, même lorsque cette violence est réelle, on ne la dévoile pas telle qu'elle se présente. C'est pourquoi les images de la guerre en Irak et du 11 septembre sont si rares.
Maintenant que vous savez que le crime paie, vous allez sans doute récidiver ?
Oui, mais je dois dire que le succès de Hostel m'a pris par surprise : personne ne s'attendait a ce que cela marche aussi fort. Maintenant, tout le monde me pousse a un Hostel 2. Son succès m'a permis, ainsi qu'à richard Kelly, de réactiver un projet commun, The Box, un thriller psychologique.
Qu'avez-vous encore a dire pour votre défense ?
Qu'il y a une morale dans hostel ! même si les héros du film ne viennent pas en Europe que pour baiser un maximum de filles et se payer un maximun de prostituées, finalement, ce sont eux qui se retrouvent a l'état de marchandise, d'objet de plaisir. D'exploitateurs, ils passent a exploités.
(ciné live n°99)